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Le vodun dans les Amériques

La mémoire qui a traversé l’océan

Entrée n° 026 Écrite par Wêtê Agbonon Mise à jour le 28 octobre 2026 Lecture 8 min Licence CC BY 4.0 Citer Imprimer Read in English

Le vodun a traversé l’Atlantique avec les personnes réduites en esclavage, parties notamment de Ouidah. Dans les Amériques, il a donné naissance à des religions à part entière : le vodou d’Haïti, le tambor de mina du Brésil, les cultes arará de Cuba, le voodoo de la Louisiane. Ces traditions sont parentes du vaudou béninois, et chacune s’est construite dans sa propre histoire.

Au temple de Sakété, ce que la traite a emporté

Observation directeWêtê Agbonon, prêtre du vodun et bokonon du Fâ, au temple de Sakété

C’est une partie de notre histoire qui est douloureuse, mais que nous devons regarder en face. Les personnes déportées dans le cadre de la traite transatlantique ont emporté avec elles des langues, des noms, des souvenirs, des connaissances, des chants, des croyances et des manières de comprendre le monde. Certaines traditions religieuses ont ainsi traversé l’océan. Le vodun n’est donc pas resté enfermé dans les frontières actuelles du Bénin[1].

Mais j’insiste : ce qui est parti d’Afrique n’est pas resté figé. Les communautés déportées ont dû reconstruire leur vie dans des conditions extrêmement difficiles. Elles ont rencontré d’autres traditions, d’autres langues, d’autres religions et d’autres sociétés. Les formes religieuses apparues dans les Amériques sont des traditions à part entière, avec leur propre histoire.

L’essentiel

  • Le vodun a traversé l’Atlantique avec la traite, et s’est transformé dans chaque société.
  • Les religions des Amériques sont parentes du vodun béninois, et chacune garde son histoire propre.
  • Personne ne détient une « version originale » qui permettrait de juger les autres.

La bonne question est de savoir comment une mémoire religieuse africaine a survécu, s’est transformée, et continue de vivre[1].

Un départ, depuis Ouidah

Le Bénin est directement inscrit dans cette histoire : Ouidah, port du Danxomè à partir de 1727, fut l’un des principaux ports de la traite atlantique en Afrique de l’Ouest[2]. L’UNESCO reconnaît aujourd’hui cette continuité : la présentation du vodun préparée par le Bénin le décrit comme une tradition originaire d’Afrique de l’Ouest, pratiquée partout où les personnes réduites en esclavage ont été déportées[3].

Haïti, le vodou

En Haïti, le vodou s’est construit dans une histoire particulière, au contact d’autres peuples africains, du catholicisme et des réalités de la société haïtienne. Il est aussi profondément lié à l’histoire de la résistance des personnes réduites en esclavage et de leurs descendants[1]. Le 17 mars 2026, le Bénin et Haïti ont déposé ensemble à l’UNESCO une candidature commune, « Les arts vivants et les pratiques sociales du Vodou du Bénin et d’Haïti », qui présente un héritage né sur les côtes du golfe du Bénin et réinventé dans les Caraïbes ; la décision est attendue en 2027[4]. Voir aussi Vodun, vaudou, voodoo.

Je voudrais corriger une chose simple : le vodou haïtien est une religion, bien loin de la magie noire des films d’horreur, et c’est ainsi qu’il faut le regarder. Le même problème existe lorsqu’on regarde le vodun béninois à travers les poupées, les malédictions ou les histoires de sorcellerie. Je préfère établir un dialogue entre les traditions, plutôt que de dire aux Haïtiens : « votre vodou vient de chez nous, donc votre manière de pratiquer est incorrecte ». Ce serait manquer de respect à leur histoire[1].

Le Brésil, la Casa das Minas

Au Brésil, l’héritage fon est le plus visible à São Luís, dans l’État du Maranhão. La Casa das Minas, ou Querebentã de Toi Zomadônu, y est le plus ancien centre religieux d’origine africaine connu de la région ; son plus ancien document, un acte de propriété, date de 1847. Le temple est consacré à Zomadonu, ses chants sont en langue jeje, c’est-à-dire éwé-fon, et seules des femmes y dirigent les cérémonies[5][6]. On y honore environ quarante-cinq vodun[6].

Sa fondation est attribuée à Nã Agontimé, une reine du Danxomè, épouse du roi Agonglo, vendue en esclavage par le roi Adandozan pour avoir soutenu le futur roi Guézo, et baptisée au Brésil sous le nom de Maria Jesuína[7]. Ce récit a été formulé par Pierre Verger en 1953 ; l’anthropologue Maria Laura Cavalcanti le qualifie de « saga », à la rencontre du mythe et de l’histoire, révélatrice de la force symbolique de l’idée d’origine[8]. Sérgio Ferretti a consacré au temple une ethnographie de référence[9].

La Louisiane, Congo Square

À La Nouvelle-Orléans, un arrêté municipal de 1817 cantonna les rassemblements du dimanche des personnes noires à la place publique qui deviendrait Congo Square. Les danses et les tambours qui s’y tenaient sont considérés comme l’une des sources du jazz[10].

Gravure de 1886 représentant des danseurs et des musiciens à Congo Square, à La Nouvelle-Orléans
« The Bamboula », gravure d’Edward W. Kemble publiée en 1886 dans le Century Magazine : les danses de Congo Square, à La Nouvelle-Orléans. Kemble n’avait jamais assisté à ces danses ; il les a dessinées d’après des récits. Image : New York Public Library, domaine public.

Quand on parle de « voodoo » en Louisiane, il faut distinguer les traditions historiques et religieuses réelles de tout ce que la culture populaire a ensuite regroupé sous le même mot. Le mot voodoo est devenu, dans le monde anglophone, une catégorie beaucoup plus large que le vodun béninois. Il existe des filiations historiques africaines, des transformations locales, des influences européennes, caribéennes et américaines, et des usages populaires du terme ; je ne prétendrai pas que tout ce qui est appelé voodoo aux États-Unis serait une pratique béninoise[1].

PaysTraditionCe qui la relie au Bénin
HaïtiLe vodouUne parenté historique ; une candidature commune à l’UNESCO déposée en 2026
BrésilLe tambor de mina, la Casa das MinasDes chants en langue jeje, et le culte de Zomadonu
CubaLes cultes araráUn nom venu d’Allada, le royaume voisin de Ouidah
États-UnisLe voodoo de la LouisianeDes filiations africaines, mêlées à bien d’autres influences
Le vodun dans les Amériques : quelques repères.

Quand la diaspora vient au Bénin

Quand une personne de la diaspora vient ici à la recherche de ses racines, je ne lui dis pas qu’elle va forcément retrouver exactement sa religion. Je lui dis plutôt : venez découvrir une partie de l’histoire dont vous descendez peut-être. Certains visiteurs cherchent des noms. D’autres cherchent une divinité dont ils ont entendu parler dans leur famille. D’autres encore viennent avec une émotion plus difficile à expliquer : ils veulent comprendre pourquoi certains mots, certains symboles ou certaines pratiques leur semblent familiers. Je respecte cette démarche[1].

Mais je leur dis aussi de ne pas chercher une correspondance parfaite. Un Haïtien, un Brésilien, un Cubain ou un Afro-descendant des États-Unis peut retrouver au Bénin des éléments familiers, sans que les deux traditions soient identiques. La diaspora a développé ses propres formes de spiritualité. Ce qui existe au Bénin peut aider à comprendre cette histoire, mais personne ne doit venir ici en pensant que nous détenons une « version originale » qui permettrait de juger toutes les autres traditions. Les grandes cérémonies de janvier, pendant la fête du vodun, sont un bon moment pour venir.

Ce que l’on sait, et comment on le sait

Ce qui relève de la tradition orale

Le récit de Nã Agontimé fondant la Casa das Minas mêle la mémoire du temple et les recherches de Pierre Verger[8].

Ce qui relève de l’observation directe

Ce que cherchent les visiteurs de la diaspora, et ce que je leur réponds, viennent de ma pratique[1].

Ce qui est documenté

Le rôle de Ouidah dans la traite, la Casa das Minas et son culte de Zomadonu, Congo Square et la candidature commune du Bénin et d’Haïti sont établis par les historiens et les sources officielles[2][5][10][4].

Ce qui relève de l’interprétation

Parler de parenté et de transformation, plutôt que d’original et de copie, est une lecture que je défends[1].

Ce qui reste discuté

La fondation de la Casa das Minas par Nã Agontimé reste une hypothèse, entre mythe et histoire[8][7].

Les erreurs fréquentes

  • « Le vodou haïtien, c’est de la magie noire. » C’est une religion, liée à l’histoire de la résistance à l’esclavage[1].
  • « Le Bénin détient la version originale. » Chaque tradition s’est construite dans sa propre histoire ; aucune ne juge les autres[1].
  • « Tout ce qui s’appelle voodoo aux États-Unis vient du Bénin. » Le mot recouvre des filiations africaines mêlées à bien d’autres influences[1].
  • « La gravure de Congo Square montre ce que l’artiste a vu. » Kemble n’avait jamais assisté à ces danses ; il les a dessinées d’après des récits[10].

Questions fréquentes

Le vaudou haïtien vient-il du Bénin ?

Il en est parent par l’histoire de la traite, partie notamment de Ouidah ; mais le vodou haïtien s’est construit dans sa propre société.

Qu’est-ce que la Casa das Minas ?

Le plus ancien temple d’origine africaine du Maranhão, au Brésil, consacré au vodun Zomadonu, où l’on chante en langue jeje, c’est-à-dire éwé-fon.

Qui était Nã Agontimé ?

Une reine du Danxomè vendue en esclavage par le roi Adandozan ; on lui attribue la fondation de la Casa das Minas, sans que cela soit établi avec certitude.

Qu’est-ce que Congo Square ?

La place de La Nouvelle-Orléans où les personnes noires se rassemblaient le dimanche pour danser et jouer du tambour, considérée comme l’une des sources du jazz.

Le Bénin et Haïti font-ils une demande commune à l’UNESCO ?

Oui : le 17 mars 2026, ils ont déposé ensemble la candidature « Les arts vivants et les pratiques sociales du Vodou du Bénin et d’Haïti », dont la décision est attendue en 2027.

Peut-on retrouver ses racines au Bénin ?

On peut y découvrir une part de l’histoire dont on descend peut-être, sans chercher une correspondance parfaite entre les traditions.

Le voodoo de la Louisiane est-il du vodun béninois ?

Il a des filiations africaines, mais il s’est mêlé à de nombreuses autres influences, et le mot voodoo couvre aujourd’hui bien plus large.

Quand venir au Bénin pour découvrir le vodun ?

En janvier, pour la fête du vodun et les Vodun Days de Ouidah, qui accueillent de nombreux visiteurs de la diaspora.

Glossaire

  • Arará : à Cuba, les cultes venus du royaume d’Allada.
  • Jeje : au Brésil, le nom des traditions venues des peuples éwé et fon.
  • Tambor de mina : la religion afro-brésilienne du Maranhão, née autour de la Casa das Minas.
  • Vodou : la religion d’Haïti.

Notes et références

[1] Observation directe et transmission orale, Wêtê Agbonon, bokonon, temple de Sakété.

[2] LAW Robin, Ouidah: The Social History of a West African Slaving Port, 1727-1892, Athens (Ohio), Ohio University Press, 2004.

[3] UNESCO, Patrimoine culturel immatériel, « Vodun, croyances, pratiques sociales et art de vie », assistance préparatoire accordée au Bénin en 2025. Consulter

[4] Juno7, « Le Bénin et Haïti unissent leurs forces pour faire inscrire les arts du Vodou à l’UNESCO », mars 2026. Consulter

[5] Wikipédia, « Casa das Minas », pour la fondation, le culte de Zomadonu et la liturgie en langue jeje. Consulter

[6] Wikipédia, « Tambor de Mina », pour les vodun et les tobossis de la Casa das Minas. Consulter

[7] Wikipédia, « Na Agontimé », pour la reine du Danxomè vendue en esclavage et les recherches de Pierre Verger. Consulter

[8] CAVALCANTI Maria Laura Viveiros de Castro, « A Casa das Minas de São Luís do Maranhão e a saga de Nã Agontimé », Sociologia & Antropologia, vol. 9, n° 2, 2019. Consulter

[9] FERRETTI Sérgio Figueiredo, Querebentã de Zomadônu : etnografia da Casa das Minas do Maranhão, São Luís, EDUFMA, 1986.

[10] Smarthistory, « Congo Square, New Orleans », pour les rassemblements de Congo Square et la gravure de Kemble. Consulter

Sources

  • LAW Robin, Ouidah: The Social History of a West African Slaving Port, 2004.
  • CAVALCANTI Maria Laura, « A Casa das Minas de São Luís do Maranhão e a saga de Nã Agontimé », 2019.
  • FERRETTI Sérgio, Querebentã de Zomadônu, EDUFMA, 1986.
  • Observation directe et transmission orale, temple de Sakété, de 1994 à 2026

Citer cette entrée

Wêtê Agbonon, « Le vodun dans les Amériques », dans Vodun Bénin, l’encyclopédie du vodun béninois, entrée n° 026, mise à jour le 28 octobre 2026. En ligne : https://vodunbenin.org/histoire/vodun-dans-les-ameriques/ (consulté le 1er novembre 2026). Licence CC BY 4.0.

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