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Le maraboutage

Le mot et ses abus

Entrée n° 028 Écrite par Wêtê Agbonon Mise à jour le 28 octobre 2026 Lecture 8 min Licence CC BY 4.0 Citer Imprimer Read in English

Le maraboutage désigne, dans le langage courant, le recours à un « marabout » pour obtenir une protection, la solution d’un problème, ou parfois pour agir contre quelqu’un. Le mot recouvre des réalités très différentes, et il ne suffit pas à définir le vaudou béninois ni le Fâ. Cette entrée explique ce qu’il désigne, ce qui distingue la protection de la volonté de nuire, et comment reconnaître les abus.

Au temple de Sakété, ce que ce mot recouvre

Observation directeWêtê Agbonon, prêtre du vodun et bokonon du Fâ, au temple de Sakété

Le mot « maraboutage » est compliqué parce qu’il recouvre énormément de choses dans le langage courant. Au Bénin, on peut utiliser le mot « marabout » pour parler de personnes très différentes. En France, il est devenu un terme commercial qui peut désigner aussi bien un praticien traditionnel, un voyant, un guérisseur, un spécialiste supposé de l’amour, ou quelqu’un qui prétend résoudre toutes sortes de problèmes[1].

Moi, je préfère parler précisément de ce que je fais : je suis prêtre vodun et bokonon. Le mot « maraboutage » ne permet pas, à lui seul, de définir la tradition du vodun ou le Fâ.

L’essentiel

  • « Maraboutage » est un mot courant, qui recouvre des pratiques et des praticiens très différents.
  • Chercher une protection et vouloir détruire quelqu’un sont deux démarches différentes.
  • Un praticien sérieux sait dire « je ne sais pas » et « je ne peux pas vous le garantir ».

Reconnaître ses limites est une marque de sérieux[1].

D’où vient le mot

Le mot marabout vient du portugais marabuto, lui-même issu de l’arabe murābiṭ, qui désignait un homme religieux musulman, un ermite ou un saint[2]. En Afrique de l’Ouest, il a d’abord désigné des lettrés et des guides de l’islam, puis, par extension, toutes sortes de praticiens consultés pour une protection ou un conseil. En France, il est devenu un mot de petites annonces, qui mêle des pratiques sans rapport entre elles[1].

Du lettré musulman au devin de Paris

L’ethnologue Liliane Kuczynski, du CNRS, a consacré l’ouvrage de référence aux marabouts ouest-africains de Paris[3]. Elle rappelle qu’en Afrique de l’Ouest, le marabout est d’abord un lettré musulman aux rôles multiples : enseignant du Coran, juriste, médiateur des conflits, officiant des naissances, des mariages et des décès, et aussi devin, qui donne des conseils et des amulettes pour toutes sortes de problèmes. Arrivés en France à partir des années 1960, la plupart n’y exercent plus que ce dernier rôle, celui de devin[4].

Le phénomène avait été repéré dès 1983 par deux géographes, qui parlaient des « marabouts voyants » comme d’un aspect marginal de l’immigration[5]. Kuczynski a montré ensuite comment le nom lui-même se transforme à Paris : du nom de famille, on passe au pseudonyme, celui des cartes distribuées dans la rue[6]. Elle rapporte aussi qu’à l’automne 1994, l’un des marabouts les plus médiatiques de Paris présentait comme une aumône religieuse une offre promotionnelle de consultations à prix réduit, diffusée sur une radio FM[7].

Ces travaux montrent bien le glissement : le mot qui désignait un lettré religieux est devenu, à Paris, l’enseigne d’un commerce de la consultation. Le vodun et le Fâ appartiennent à une autre histoire, celle des religions du Sud du Bénin[1].

Ce que l’on appelle « marabout »Ce que c’est
Le marabout musulmanUn lettré et un guide religieux de l’islam, sens premier du mot
Le prêtre vodun et le bokononDes serviteurs d’une tradition religieuse, qui consultent le Fâ et servent les vodun
Le guérisseurUn praticien des soins traditionnels par les plantes et les rites
Le « marabout » des petites annoncesUn mot commercial, qui mêle voyance, promesses d’amour et de richesse
Les sens du mot « marabout », du plus ancien au plus récent.

Protection, travail spirituel et volonté de nuire

Pour moi, il faut faire une distinction. Une personne peut chercher une protection parce qu’elle traverse une période difficile. Elle peut aussi consulter pour comprendre une situation, et déterminer, à travers le Fâ, quelle attitude adopter. Cela ne signifie pas automatiquement qu’il faut « travailler contre quelqu’un »[1].

Il existe aussi dans les traditions des notions de défense, de réparation, de protection et de résolution des conflits. Mais vouloir protéger une personne et vouloir détruire volontairement une autre personne sont deux choses différentes.

Le piège de l’escalade

Je suis particulièrement méfiant lorsque quelqu’un explique à son client :[1]

  • « Votre ennemi est très puissant. »
  • Puis : « Il faut payer davantage pour le combattre. »
  • Puis : « Le premier travail n’a pas marché, il faut en faire un deuxième. »

C’est exactement dans ce genre de situation que les personnes peuvent être exploitées. Chaque échec devient une raison de payer davantage, et la peur empêche de prendre du recul.

Les arnaques à éviter

Je conseille de se méfier de toute personne qui :[1]

  • garantit un retour amoureux ;
  • garantit une richesse ;
  • promet un résultat en 24, 48 ou 72 heures ;
  • affirme qu’un travail est « sûr à 100 % » ;
  • demande sans cesse de nouvelles sommes pour « renforcer » un travail ;
  • menace son client d’un malheur s’il ne paie pas ;
  • prétend pouvoir contrôler totalement une autre personne ;
  • utilise la peur pour empêcher son client de demander un deuxième avis.

Un vrai praticien doit pouvoir dire : « je ne sais pas ». Il doit aussi pouvoir dire : « ce résultat, je ne peux pas vous le garantir ». Pour moi, cette capacité à reconnaître ses limites est une marque de sérieux[1]. C’est la même règle que je défends pour les consultations du Fâ et pour les familles en deuil : voir Les funérailles.

Ce qu’un consultant peut exiger

Une personne qui consulte a le droit de savoir ce qui est proposé, pourquoi, et combien cela coûte, avant de s’engager. Elle a le droit de prendre son temps, de demander un deuxième avis, et de refuser. Un praticien sérieux annonce clairement ce qui est nécessaire, et ce qui relève réellement du travail ; il ne promet pas ce qu’il ne peut pas promettre[1].

Ce que l’on sait, et comment on le sait

Ce qui relève de la tradition orale

Les notions de protection, de défense et de réparation se transmettent dans les traditions religieuses du Bénin[1].

Ce qui relève de l’observation directe

La distinction entre protection et volonté de nuire, et la liste des signaux d’arnaque, viennent de ma pratique[1].

Ce qui est documenté

L’origine du mot, les rôles du marabout en Afrique de l’Ouest et leur transformation à Paris sont établis par les dictionnaires et par les travaux de Liliane Kuczynski[2][3][4].

Ce qui relève de l’interprétation

Voir dans la capacité à dire « je ne sais pas » une marque de sérieux est une position que je défends[1].

Ce qui reste discuté

La frontière entre pratique religieuse et commerce de la peur fait débat, au Bénin comme en France[1].

Ce que disent les chercheurs

Les marabouts ouest-africains en France ont surtout été étudiés par les géographes et les ethnologues. Les principaux travaux, dans l’ordre chronologique :

  • 1983Michelle Guillon et Francine Globet décrivent les « marabouts voyants » africains de Paris[5].
  • 1997Liliane Kuczynski analyse le passage du nom de famille au pseudonyme chez les marabouts de Paris[6].
  • 1999Elle étudie la place des sacrifices et des dons dans le travail des marabouts parisiens[7].
  • 2003Elle publie Les Marabouts africains à Paris, l’ouvrage de référence[3].

Les erreurs fréquentes sur le maraboutage

  • « Le maraboutage, c’est le vodun. » Le mot recouvre bien d’autres choses ; le vodun est une religion, avec ses prêtres et ses règles[1].
  • « Un bon marabout garantit le résultat. » Une garantie de résultat est justement un signal d’arnaque[1].
  • « Si le travail échoue, il faut payer plus. » C’est l’escalade par laquelle on exploite une personne[1].
  • « Se protéger, c’est attaquer quelqu’un. » Protéger et nuire sont deux démarches différentes[1].

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le maraboutage ?

Dans le langage courant, le recours à un « marabout » pour une protection, la solution d’un problème, ou parfois pour agir contre quelqu’un. Le mot recouvre des réalités très différentes.

D’où vient le mot marabout ?

Du portugais marabuto, de l’arabe murābiṭ, qui désignait un homme religieux musulman.

Le maraboutage fait-il partie du vaudou ?

Le mot ne suffit pas à définir le vodun ni le Fâ : le vodun est une religion, avec ses prêtres, ses divinités et ses règles.

Comment reconnaître un faux marabout ?

Il garantit un résultat, promet un retour amoureux ou la richesse en quelques heures, réclame sans cesse de nouvelles sommes, ou menace de malheur ceux qui refusent de payer.

Peut-on garantir le retour d’une personne aimée ?

Aucun praticien sérieux ne garantit un résultat sur la volonté d’une autre personne : cette promesse est un signal d’arnaque.

Que faire si l’on se sent exploité ?

Arrêter de payer, prendre du recul, demander un deuxième avis, et ne pas se laisser retenir par la peur.

Quelle différence entre un bokonon et un marabout ?

Le bokonon est le prêtre du Fâ, qui consulte et interprète les signes ; « marabout » est un mot courant qui désigne des praticiens très divers.

Un praticien sérieux peut-il dire non ?

Oui : il sait dire « je ne sais pas » et « je ne peux pas vous le garantir », et c’est une marque de sérieux.

Glossaire

  • Bokonon : le prêtre du Fâ.
  • Marabout : d’abord un religieux musulman, puis, par extension, toutes sortes de praticiens consultés pour une protection.
  • Murābiṭ : en arabe, l’homme religieux, à l’origine du mot marabout.

Notes et références

[1] Observation directe et transmission orale, Wêtê Agbonon, bokonon, temple de Sakété.

[2] CNRTL, « Marabout », étymologie : du portugais marabuto, de l’arabe murābiṭ. Consulter

[3] KUCZYNSKI Liliane, Les Marabouts africains à Paris, Paris, CNRS Éditions, 2003.

[4] KUCZYNSKI Liliane, « Dreaming in the Practice of African Marabouts in Paris », dans Thierry Zarcone et Angela Hobart (dir.), Shamanism and Islam, Londres, I.B. Tauris, 2013. Consulter

[5] GUILLON Michelle et GLOBET Francine, « Les “marabouts voyants” africains à Paris : un aspect marginal de l’immigration », Espace, populations, sociétés, 1983, n° 2, p. 141-145. Consulter

[6] KUCZYNSKI Liliane, « La dictature du nom. Du patronyme au pseudonyme chez les marabouts africains de Paris », L’Homme, n° 141, 1997. Consulter

[7] KUCZYNSKI Liliane, « “Enlever le sacrifice”. Pratiques des marabouts africains de Paris », dans Sacrifices en islam, Paris, CNRS Éditions, 1999, p. 307-330. Consulter

Sources

  • CNRTL, « Marabout », étymologie.
  • Observation directe et transmission orale, temple de Sakété, de 1994 à 2026

Citer cette entrée

Wêtê Agbonon, « Le maraboutage », dans Vodun Bénin, l’encyclopédie du vodun béninois, entrée n° 028, mise à jour le 28 octobre 2026. En ligne : https://vodunbenin.org/maraboutage/qu-est-ce-que-le-maraboutage/ (consulté le 1er novembre 2026). Licence CC BY 4.0.