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Le culte des ancêtres

La mémoire des lignées

Entrée n° 018 Écrite par Wêtê Agbonon Mise à jour le 28 octobre 2026 Lecture 8 min Licence CC BY 4.0 Citer Imprimer Read in English

Le culte des ancêtres honore les membres défunts d’une famille, dont la mémoire et les obligations se prolongent après la mort. Dans le vaudou béninois, il partage les mêmes maisons que le culte des vodun sans se confondre avec lui : l’ancêtre appartient à l’histoire d’une lignée, le vodun est une puissance que l’on sert. Au Sud du Bénin, les défunts ont longtemps été honorés sur les asɛn, des autels de fer qui leur sont propres.

Au temple de Sakété, l’ancêtre et le vodun

Observation directeWêtê Agbonon, prêtre du vodun et bokonon du Fâ, au temple de Sakété

Il y a souvent une confusion entre les ancêtres et les vodun, parce que, dans une famille, les deux peuvent se retrouver dans un même univers religieux. Pour moi, il faut pourtant faire la distinction[1].

L’ancêtre est d’abord celui qui appartient à notre histoire familiale. C’est une personne qui a vécu, qui a eu une place dans la famille, qui a transmis quelque chose et dont la mémoire continue après sa mort. Le vodun, lui, appartient à un autre registre : il s’agit d’une puissance ou d’une divinité avec laquelle une communauté, une famille ou une lignée entretient une relation religieuse particulière.

Les ancêtres ont toute leur place dans la vie du vodun. Dans beaucoup de familles, la mémoire des anciens, les obligations familiales et le culte des divinités se côtoient. Mais je ne dirais pas : « nos ancêtres sont nos vodun ». Ce serait trop simple. Un ancêtre peut être honoré parce qu’il est un ancêtre. Un vodun peut être servi parce qu’il est le vodun de la maison, de la famille ou de la communauté. Les relations diffèrent, et les rites ne répondent pas nécessairement aux mêmes obligations.

L’essentiel

  • L’ancêtre appartient à l’histoire d’une famille ; le vodun est une puissance que l’on sert.
  • Les deux cultes se côtoient dans les mêmes maisons, avec des obligations distinctes.
  • Avant de parler de religion, il faut parfois savoir de qui l’on descend.

La mémoire familiale est loin d’être un détail[1].

Ancêtre ou vodun : ce qui les distingue

L’ancêtreLe vodun
Ce qu’il estUne personne qui a vécu, qui a eu une place dans la familleUne puissance ou une divinité
Le lienL’histoire familiale et la mémoire de ce qu’il a transmisUne relation religieuse avec une communauté, une famille ou une lignée
Pourquoi on l’honoreParce qu’il est un ancêtreParce qu’il est le vodun de la maison, de la famille ou de la communauté
Ce qu’on lui doitDes obligations familiales, qui varient selon les lignéesUn service rituel, avec ses responsables et ses interdits
Une distinction tirée de la pratique de Wêtê Agbonon ; les deux cultes se côtoient dans les mêmes maisons.

Un culte de lignée

Dans le Sud du Bénin, la vie religieuse s’organise d’abord autour du lignage. Une étude de l’Université d’Abomey-Calavi sur les lieux du vodun décrit ainsi des cérémonies organisées par la collectivité familiale pour honorer, ensemble, les ancêtres et les vodun du lignage, et des couvents installés à l’intérieur même de la concession familiale[2]. Le culte des ancêtres engage donc une famille entière, au-delà de la piété d’une seule personne.

C’est aussi pour cela que, dans une famille traditionnelle, connaître son histoire est important. Avant de parler de religion, il faut parfois commencer par savoir de qui nous descendons, quelles étaient les obligations de nos anciens, et ce qui a été transmis[1].

Les asɛn, autels de fer des défunts

Le signe le plus visible du culte des ancêtres dans l’ancien royaume du Danxomè est l’asɛn. En fon, l’asɛ́n, en gun l’assányi, désigne un autel portatif en métal : une tige plantée dans le sol, surmontée d’un plateau orné d’emblèmes liés au défunt, sur lequel on verse la nourriture et les boissons offertes[3]. L’historienne Edna Bay, qui leur a consacré un premier catalogue dès 1985, puis un livre en 2008, les décrit comme des sculptures faites pour honorer les morts, et comme des points de rencontre entre le monde visible et le monde spirituel[4][5].

Les asɛn ont une histoire. Selon Edna Bay, ils plongent leurs racines dans des usages yoruba antérieurs au XIXᵉ siècle, où ils servaient au culte des vodun ; leur fonction d’autel des ancêtres s’est surtout développée au XIXᵉ siècle. Leurs motifs ont changé avec les époques, et la colonisation a étendu leur usage, autrefois propre aux familles de haut rang, à une part plus large de la société[6][5].

Paradoxe relevé par l’historienne : ces objets sacrés africains sont fabriqués avec des matériaux et des techniques venus d’Europe, et ornés parfois de figures issues de l’art touristique. Leur usage décline aujourd’hui, sous l’effet du christianisme et de la photographie, qui offre une autre manière de garder le visage des morts[5][6].

Ce que racontent les motifs

Les asɛn parlent par images. Edna Bay montre que les Fon lisent l’imagerie en lien étroit avec la parole, avec ses ambiguïtés et ses sens multiples : un motif renvoie souvent à un proverbe, à un nom, à une devise. Au fil du temps, certains motifs ont changé de sens ou en ont acquis de nouveaux : le navire, par exemple, est devenu le signe des étrangers qui fréquentaient la côte, tandis que des animaux représentés crucifiés, comme le crocodile, le chat ou l’épervier, adressaient des messages aux vodun[6].

Pour l’historienne, l’histoire des asɛn reflète celle du pays tout entier : une monarchie guerrière, la domination coloniale française, puis les changements politiques et sociaux qui ont suivi l’indépendance. Lire un asɛn, c’est lire une part de l’histoire du Bénin[5].

Les ancêtres qui reviennent

Dans les villes nago du Bénin, le retour des ancêtres prend une forme visible : les Egungun, manifestations des ancêtres sous un costume d’étoffes, sortent dans les rues, et la grande sortie de Sakété revient tous les trois ans. Chez les Fon et les Gun, les mots kluto ou kouvito désignent les morts qui reviennent, sans recouvrir exactement l’Egungun[1].

Ces traditions montrent que, pour une famille, la mort ne rompt pas la relation. Elle la transforme. Les ancêtres continuent d’avoir une place, et les vivants continuent d’avoir des devoirs envers eux.

Honorer, sans confondre

Honorer un ancêtre suppose de le connaître. C’est le sens de l’attention que je porte à l’histoire des familles qui viennent me consulter : avant de chercher une cause dans l’invisible, il faut souvent commencer par comprendre ce que la famille a reçu, ce qu’elle a oublié, et ce qu’elle doit encore à ses anciens[1].

Le Fâ peut aider une famille à comprendre une situation, mais il ne remplace pas la mémoire. Une tradition se conserve parce que des personnes apprennent, transmettent et respectent ce qui leur a été confié. Et la place des ancêtres se voit aussi dans les grandes fêtes de l’année, où la mémoire des anciens accompagne le culte des divinités.

Ce que disent les chercheurs

Le culte des ancêtres au Sud du Bénin a été étudié à travers ses objets et ses rites. Les principaux travaux, dans l’ordre chronologique :

  • 1985Edna Bay publie le premier catalogue consacré aux asɛn, les autels de fer des Fon[4].
  • 2008Edna Bay retrace plus de 150 ans d’histoire des asɛn, de la monarchie du Danxomè à leur déclin[5].
  • 2010Joël Noret étudie le deuil et les funérailles dans le Bénin méridional, où se joue la place des défunts[7].

Ce que l’on sait, et comment on le sait

Ce qui relève de la tradition orale

La place de chaque ancêtre dans une famille, ses obligations et ce qu’il a transmis viennent de la mémoire orale des lignées[1].

Ce qui relève de l’observation directe

La distinction entre l’ancêtre et le vodun, et l’importance de connaître l’histoire familiale, viennent de ma pratique[1].

Ce qui est documenté

La forme et l’histoire des asɛn, et les cérémonies familiales en l’honneur des ancêtres et des vodun du lignage, sont décrites par les chercheurs[5][3][2].

Ce qui relève de l’interprétation

Voir dans la relation aux ancêtres une relation transformée par la mort, et non rompue, est une lecture que je défends[1].

Ce qui reste discuté

L’origine exacte des asɛn et le moment où ils sont devenus des autels d’ancêtres font l’objet de travaux d’historiens[6].

Les erreurs fréquentes sur le culte des ancêtres

  • « Nos ancêtres sont nos vodun. » L’ancêtre appartient à l’histoire d’une famille ; le vodun est une puissance que l’on sert[1].
  • « Le culte des ancêtres est une affaire personnelle. » Il engage la collectivité familiale et le lignage[2].
  • « Les asɛn ont toujours servi aux ancêtres. » Leur fonction d’autel des ancêtres s’est surtout développée au XIXᵉ siècle[6].
  • « Un ancêtre oublié se venge automatiquement. » Une obligation négligée appelle d’abord à comprendre ce qui devait être fait, sans fabriquer la peur[1].

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le culte des ancêtres au Bénin ?

C’est l’ensemble des rites par lesquels une famille honore ses membres défunts, dont la mémoire et les obligations se prolongent après la mort.

Le culte des ancêtres fait-il partie du vaudou ?

Il partage les mêmes maisons que le culte des vodun, mais s’en distingue : l’ancêtre appartient à l’histoire d’une famille, le vodun est une puissance que l’on sert.

Qu’est-ce qu’un asɛn ?

Un autel portatif en métal du Sud du Bénin, fait pour honorer un défunt : une tige plantée dans le sol, surmontée d’un plateau orné d’emblèmes, sur lequel on verse les offrandes.

Les asɛn existent-ils encore ?

Oui, mais leur usage décline, sous l’effet du christianisme et de la photographie, qui offre une autre manière de garder le souvenir des morts.

Qui honore les ancêtres dans une famille ?

La collectivité familiale, souvent lors de cérémonies communes en l’honneur des ancêtres et des vodun du lignage.

Quel lien entre les ancêtres et les Egungun ?

Dans les villes nago, les Egungun sont des manifestations des ancêtres qui reviennent parmi les vivants, sous un costume d’étoffes.

Un ancêtre peut-il punir sa famille ?

Il faut se méfier des explications rapides : une obligation négligée appelle d’abord à comprendre ce qui devait être fait, sans exploiter la peur.

Comment honorer ses ancêtres quand on vit loin ?

En gardant la mémoire de la famille et en restant en lien avec ceux qui, au pays, ont la charge des obligations envers les anciens.

Que représentent les motifs d’un asɛn ?

Ils renvoient souvent à un proverbe, à un nom ou à une devise ; certains, comme le navire, ont pris le sens des étrangers venus par la mer.

Faut-il connaître sa généalogie pour honorer ses ancêtres ?

C’est souvent le point de départ : savoir de qui l’on descend, quelles étaient les obligations des anciens et ce qui a été transmis.

Glossaire

  • Asɛn : l’autel portatif en métal des défunts, chez les Fon ; assányi en gun.
  • Collectivité familiale : l’ensemble des membres d’une lignée, responsables ensemble de ses obligations religieuses.
  • Kouvito, kluto : chez les Fon et les Gun, les morts qui reviennent.
  • Lignage : l’ensemble des descendants d’un même ancêtre.

Notes et références

[1] Observation directe et transmission orale, Wêtê Agbonon, bokonon, temple de Sakété.

[2] Université d’Abomey-Calavi, « Enjeux des places vodoun », document de recherche, pour le culte rendu par la collectivité familiale aux ancêtres et aux vodun du lignage. Consulter

[3] HOUÉNOUDÉ Didier et MURPHY Maureen (dir.), Création contemporaine et patrimoine royal au Bénin : autour de la figure du dieu Gou, HiCSA, 2018, pour la définition de l’asɛ́n. Consulter

[4] BAY Edna G., Asen: Iron Altars of the Fon People of Benin, Atlanta, Emory University Museum of Art and Archaeology, 1985.

[5] BAY Edna G., Asen, Ancestors, and Vodun: Tracing Change in African Art, Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 2008. Consulter

[6] H-Net Reviews, « The Changing Face of Asen », compte rendu de l’ouvrage d’Edna Bay. Consulter

[7] NORET Joël, Deuil et funérailles dans le Bénin méridional. Enterrer à tout prix, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010.

Sources

  • BAY Edna G., Asen, Ancestors, and Vodun: Tracing Change in African Art, University of Illinois Press, 2008.
  • BAY Edna G., Asen: Iron Altars of the Fon People of Benin, Emory University, 1985.
  • NORET Joël, Deuil et funérailles dans le Bénin méridional, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010.
  • Observation directe et transmission orale, temple de Sakété, de 1994 à 2026

Citer cette entrée

Wêtê Agbonon, « Le culte des ancêtres », dans Vodun Bénin, l’encyclopédie du vodun béninois, entrée n° 018, mise à jour le 28 octobre 2026. En ligne : https://vodunbenin.org/ancetres/culte-des-ancetres/ (consulté le 1er novembre 2026). Licence CC BY 4.0.