Au Sud du Bénin, les funérailles engagent la famille, la lignée et la communauté dans une suite de cérémonies, parfois longues et très coûteuses, qui accompagnent le défunt et règlent les obligations des vivants envers lui. Leur forme varie selon les familles, les régions et les religions, du vaudou au christianisme. Quand elles restent incomplètes, il faut chercher ce qui devait être fait, sans fabriquer la peur.
Au temple de Sakété, terminer ce qui doit être terminé

Observation directeWêtê Agbonon, prêtre du vodun et bokonon du Fâ, au temple de Sakété
Les funérailles commencent bien avant l’enterrement, et se poursuivent bien après. Dans nos traditions, la mort entraîne un ensemble de responsabilités envers le défunt, mais aussi envers la famille et la communauté. Les formes varient selon les familles, les régions, les religions et les situations. Il n’existe donc pas une seule cérémonie funéraire béninoise, identique partout[1].
Ce qui compte beaucoup, c’est que la mort soit reconnue, et que la famille puisse accomplir les obligations qui lui reviennent. Je préfère parler de responsabilités et de transmission plutôt que d’inventer une règle unique pour tout le Bénin.
L’essentiel
- Les funérailles engagent toute une famille, avant et après l’enterrement.
- Il n’existe pas une cérémonie funéraire béninoise unique : tout dépend de la famille, de la religion et des circonstances.
- Des funérailles incomplètes appellent une question, sans annoncer une malédiction.
Une famille endeuillée est vulnérable : c’est là qu’un praticien doit avoir de la retenue[1].
Enterrer à tout prix
L’anthropologue Joël Noret, de l’Université libre de Bruxelles, a consacré au sujet l’étude de référence, fruit de recherches menées dans le Sud du Bénin depuis le début des années 2000. Son livre de 2010 suit pas à pas un deuil réel, celui d’une vieille femme, depuis l’annonce de la mort jusqu’aux derniers rites qui suivent l’inhumation[2]. Il y montre comment les lignages du défunt négocient, et parfois se disputent, les nombreuses cérémonies du parcours du deuil, et comment les morgues permettent désormais de garder le corps plus longtemps que ne le voulait la coutume, le temps de tout préparer[3].
Les familles peuvent y consacrer des sommes considérables. Dans un article de 2023, Noret analyse ces investissements comme inséparablement affectifs, sociaux et économiques : on enterre aussi pour dire son chagrin, pour tenir son rang, et pour honorer une dette envers celui qui part[4]. Faire son deuil, conclut-il, implique bien souvent de donner de soi[5].
Des funérailles selon les familles et les religions
Le Sud du Bénin enterre ses morts selon des religions très diverses, et les mêmes familles mêlent souvent plusieurs traditions. Joël Noret a ainsi étudié l’organisation des funérailles catholiques à Abomey, et la manière dont l’Église du christianisme céleste enterre et honore ses morts[6][7]. Partout, la question est la même : que doit-on au défunt, et qui en a la charge ?
Toutes les familles ne font pas les mêmes funérailles. Les pratiques changent selon l’origine, la religion, la lignée et les circonstances du décès. Une mort brutale, la mort d’un enfant ou celle d’un ancien chargé d’une fonction religieuse n’appellent pas les mêmes gestes[1].
Quand les funérailles restent incomplètes
Lorsque des funérailles sont dites incomplètes, il faut éviter les interprétations trop rapides. Cela ne signifie pas automatiquement qu’un mort va revenir, qu’il va punir quelqu’un, ou qu’une catastrophe va se produire. Dans une conception traditionnelle, une cérémonie inachevée signifie plutôt qu’une obligation familiale ou rituelle n’a pas été accomplie comme elle devait l’être[1].
La question devient alors : qu’est-ce qui devait être fait, par qui, et pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ? C’est là que le Fâ peut avoir une place, lorsqu’une famille cherche à comprendre une situation. On ne doit cependant jamais utiliser le Fâ pour fabriquer une peur. Le bokonon interprète, il ne décide pas à la place de la famille.
Les questions à se poser
Face à des funérailles qui semblent incomplètes, je propose toujours de reprendre les choses dans l’ordre, avec calme :[1]
| Question | Pourquoi elle compte |
|---|---|
| Qu’est-ce qui devait être fait ? | Les obligations varient selon la famille, la religion et les circonstances du décès |
| Par qui ? | Chaque obligation a ses responsables dans la lignée |
| Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ? | Un manque de moyens, un conflit ou un oubli n’appellent pas la même réponse |
| Qui peut aider à comprendre ? | Les aînés de la famille, les responsables de la tradition, et parfois le Fâ |
Ce que je refuse
Je me méfie beaucoup des personnes qui disent immédiatement à une famille :[1]
- « Votre mort est fâché. »
- « Votre ancêtre vous bloque. »
- « Vous devez payer telle somme pour régler cela. »
C’est une manière de travailler que je refuse. Une famille endeuillée est vulnérable, et c’est justement dans ces moments-là qu’un praticien doit avoir de la retenue. On peut aider une famille à comprendre ce qui reste à faire ; on n’a pas le droit d’exploiter son chagrin.
Ce qu’on peut attendre d’un praticien sérieux
Un praticien sérieux écoute d’abord la famille, son histoire et ses inquiétudes. Il dit ce qu’il comprend, même quand la famille espérait entendre autre chose. Il annonce clairement ce qui est nécessaire, pourquoi c’est nécessaire, et ce qui relève réellement du travail. Et il ne promet pas ce que le Fâ ne permet pas de promettre[1].
Faire payer correctement son travail est normal ; exploiter la peur d’une famille en deuil ne l’est jamais. C’est la même règle que je défends pour toutes les consultations : voir l’entrée consacrée au bokonon.
La mort qui transforme le lien
Les funérailles ouvrent la place du défunt parmi les ancêtres. Une fois accomplies, elles permettent à la famille de continuer sa relation avec lui sous une autre forme : la mémoire, les obligations, et, dans certaines traditions, le retour visible des ancêtres, comme avec les Egungun dans les villes nago[1].
Ce que disent les chercheurs
Les funérailles du Sud du Bénin ont fait l’objet d’un ensemble cohérent de travaux. Les principaux, dans l’ordre chronologique :
- 2010Joël Noret publie Deuil et funérailles dans le Bénin méridional. Enterrer à tout prix[2].
- 2011Michael Jindra et Joël Noret dirigent un ouvrage collectif sur les funérailles en Afrique[7].
- 2014Joël Noret étudie l’organisation des funérailles catholiques à Abomey[6].
- 2023Joël Noret analyse les investissements des familles dans les funérailles, entre chagrin, rang social et économie[4].
Ce que l’on sait, et comment on le sait
Ce qui relève de la tradition orale
Les obligations de chaque famille envers ses morts, et la manière de les accomplir, se transmettent dans les lignées[1].
Ce qui relève de l’observation directe
La lecture des funérailles incomplètes comme une obligation à comprendre, et le refus d’exploiter la peur, viennent de ma pratique[1].
Ce qui est documenté
Le déroulement du deuil, le rôle des lignages, l’allongement des délais grâce aux morgues et l’ampleur des dépenses sont établis par les travaux de Joël Noret[2][3][4].
Ce qui relève de l’interprétation
Voir les funérailles comme une manière de transformer le lien avec le défunt, plutôt que de le rompre, est une lecture que je défends[1].
Ce qui reste discuté
Le poids financier des funérailles fait débat dans les familles, partagées entre devoir envers les morts et charges qui pèsent sur les vivants[4].
Les erreurs fréquentes sur les funérailles
- « Les funérailles, c’est l’enterrement. » Elles commencent avant et se prolongent après, par une suite de cérémonies[2].
- « Il existe une cérémonie funéraire béninoise unique. » Les formes varient selon les familles, les régions et les religions[1][6].
- « Des funérailles incomplètes font revenir le mort. » Elles signalent d’abord une obligation non accomplie, à comprendre[1].
- « Il faut payer pour apaiser un mort fâché. » Exploiter le chagrin d’une famille est une faute[1].
Questions fréquentes
Comment se déroulent les funérailles au Bénin ?
Par une suite de cérémonies, avant et après l’inhumation, qui engagent la famille et la lignée. Leur forme varie selon les familles, les régions et les religions.
Pourquoi les funérailles coûtent-elles si cher au Bénin ?
Parce qu’elles mêlent chagrin, rang social et dette envers le défunt : les familles y investissent beaucoup, comme l’a montré l’anthropologue Joël Noret.
Pourquoi garde-t-on le corps à la morgue avant les funérailles ?
Les morgues permettent de garder le corps plus longtemps, le temps de réunir la famille et de préparer les cérémonies.
Que signifie des funérailles incomplètes ?
Qu’une obligation familiale ou rituelle n’a pas été accomplie comme elle devait l’être. Il faut chercher ce qui devait être fait, et par qui.
Un mort peut-il revenir si ses funérailles sont incomplètes ?
Il faut se méfier de cette interprétation automatique : une cérémonie inachevée appelle d’abord à comprendre, sans fabriquer la peur.
Le Fâ peut-il aider après des funérailles incomplètes ?
Il peut aider une famille à comprendre une situation, à condition de ne jamais servir à fabriquer la peur ou à réclamer de l’argent.
Les funérailles chrétiennes et vodun sont-elles différentes ?
Oui, et les mêmes familles mêlent souvent plusieurs traditions. Joël Noret a étudié les funérailles catholiques à Abomey et celles du christianisme céleste.
Qui organise les funérailles dans une famille ?
Les lignages du défunt, qui négocient les nombreuses cérémonies du parcours du deuil.
Comment reconnaître un praticien malhonnête après un décès ?
Il annonce tout de suite un mort fâché ou un ancêtre qui bloque, et réclame une somme pour régler le problème : c’est exploiter le chagrin d’une famille.
Que faire si des funérailles n’ont pas pu être faites faute de moyens ?
Reprendre les choses dans l’ordre : ce qui devait être fait, par qui, et pourquoi cela n’a pas été possible, avec les aînés et les responsables de la tradition.
Glossaire
- Deuil : le temps et les rites par lesquels une famille accompagne la perte d’un proche.
- Funérailles incomplètes : des funérailles dont une obligation n’a pas été accomplie.
- Lignage : l’ensemble des descendants d’un même ancêtre, responsables ensemble des obligations envers le défunt.
Notes et références
[1] Observation directe et transmission orale, Wêtê Agbonon, bokonon, temple de Sakété.
[2] NORET Joël, Deuil et funérailles dans le Bénin méridional. Enterrer à tout prix, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010.
[3] MULLER Jean-Claude, compte rendu de Joël Noret, Deuil et funérailles dans le Bénin méridional, Anthropologie et Sociétés, vol. 37, n° 1, 2013. Consulter
[4] NORET Joël, « Burying at all costs: investing in funerals in southern Benin », Africa, vol. 93, n° 2, 2023, p. 293-309.
[5] Présentation de l’ouvrage de Joël Noret par son éditeur, sur le deuil et le don. Consulter
[6] NORET Joël, « Sur le dos des morts ? Organiser des funérailles catholiques à Abomey (Bénin) », Terrain, n° 62, 2014.
[7] JINDRA Michael et NORET Joël (dir.), Funerals in Africa: Explorations of a Social Phenomenon, New York et Oxford, Berghahn, 2011.
Sources
- NORET Joël, Deuil et funérailles dans le Bénin méridional. Enterrer à tout prix, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010.
- NORET Joël, « Burying at all costs: investing in funerals in southern Benin », Africa, 2023.
- JINDRA Michael et NORET Joël (dir.), Funerals in Africa, Berghahn, 2011.
- Observation directe et transmission orale, temple de Sakété, de 1994 à 2026
Citer cette entrée
Wêtê Agbonon, « Les funérailles », dans Vodun Bénin, l’encyclopédie du vodun béninois, entrée n° 019, mise à jour le 28 octobre 2026. En ligne : https://vodunbenin.org/rites/funerailles/ (consulté le 1er novembre 2026). Licence CC BY 4.0.
- Dernière vérification : 6 octobre 2026
- Réutilisation : libre, avec citation, sous licence CC BY 4.0
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